Bertrand Blancheton : " les entreprises doivent se préparer à de fréquentes tempêtes tarifaires"
Bertrand Blancheton est spécialiste de l’histoire économique et financière. Crédit : Université de Bordeaux
Professeur de sciences économiques à l’Université de Bordeaux, spécialiste du luxe, il retrace l'histoire des tarifs douaniers entre Etats-Unis et Europe et apporte son point de vue.
Bertrand Blancheton est professeur de sciences économiques à l’Université de Bordeaux et président de Talence Innovation Sud Développement. Il retrace l'histoire des tarifs douaniers mis en place par les Etats-Unis au fil des dernières années. Il expose, dans une carte blanche, comment l'instauration des taxes sur les produits que l'Europe exporte est un retour à ce qui s'est pratiqué par le passé.
"Dès la fin des années 2000, le libre-échange n’avait plus le vent en poupe. Il subissait des salves de critiques. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, avait dès 2002 évoqué une Grande Désillusion quant aux effets de la mondialisation sur les pays en développement. Les conséquences écologiques néfastes du commerce mondial étaient dénoncées par les ONG. Sa responsabilité dans l’accentuation des inégalités de revenus était aussi pointée.
La crise des suprimes de 2008/2009 a eu pour effet catalyseur de faire ressurgir ouvertement le protectionnisme dans les discours et dans les faits (contentieux sur l’acier à l’arrivée du Président Obama, développement d’un protectionnisme gris à base de normes, tensions Etats-Unis-Chine…). L’abandon du cycle de négociations commerciales dit de Doha au sein de l’OMC, en 2013, a acté le recul du libre-échange. Le monde avait bel et bien basculé dans un nouveau régime de politique commerciale plus interventionniste. En pourcentages du PIB mondial les exportations ont depuis cessé de progresser, se stabilisant sous les 30%.
Trump et la rupture
D. Trump entre 2017 et 2020, puis J. Biden se sont inscrits dans ce mouvement de reprise en mains contenue de la mondialisation à travers une sophistication de la politique commerciale. Les tensions commerciales entre la Chine, les Etats-Unis et l’Union Européenne ont été manifestes sans trop d’escalades.
En 2025, la politique commerciale de Trump marque une rupture plus profonde encore. Elle se caractérise par un caractère plus ouvertement discriminatoire : pour un même produit le niveau de taxe diffère selon le pays de provenance. Le diagnostic du Président Trump est par beaucoup d’aspects mercantiliste : un déficit avec les Etats-Unis doit être compensé par des droits à due proportion. Trump entend durant son nouveau mandat réindustrialiser l’économie américaine en incitant les entreprises asiatiques et européennes à y produire pour éviter les taxes. Il souhaite aussi utiliser le produit des tarifs douaniers pour baisser la fiscalité intérieure oubliant que les droits de douanes sont un impôt sur les consommateurs américains.
Le mercantilisme, doctrine économique dominante du XVIe au XVIIIe voyait dans le commerce international un jeu à somme nulle et dans la recherche d’excédents commerciaux un facteur d’enrichissement d’une nation. Il convenait de protéger le marché intérieur par des taxes (ou des prohibitions) et d’exporter des produits que les concurrents étaient incapables de réaliser. En France dans les années 1660 Colbert (penseur mercantiliste) développe le luxe Français pour améliorer le solde commercial du pays.
Un outil de guerre tarifaire
En 2025, les Etats-Unis renouent avec cette vision et remettent les droits de douane au centre des pratiques internationales. Les négociations bilatérales ont abouti à des accords : 10% pour le Royaume-Uni, 15% pour le Japon, 19% pour les Philippes, 20% pour le Vietnam. Le 27 juillet, un accord a été conclu entre les Etats-Unis et l’Union Européenne 15% de droit de douane sur les produits européens (contre 4,8% de droits de douane moyens en 2024 plus une surtaxe de 10% introduite début 2025 pour peser dans les négociations). Cet accord asymétrique, puisque l’UE ne répond pas par des droits compensateurs, est mâtiné de mesures d’exception qui le rende fragile (engagement sur d’énergie, exemption pour l’aéronautique, les semi-conducteurs…).
Les droits de douanes redeviennent l’instrument roi de la politique commerciale. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ils étaient fréquemment utilisés pour protéger tel ou tel secteur au gré de son poids intérieur (pour la France, le textile et surtout le vin). De nombreuses séquences de guerre tarifaire scandent l’histoire économique : sporadique comme la guerre entre la France et l’Espagne sur le vin dans les années 1890 ou généralisée comme dans les années 1930 accentuant alors la grande dépression.
La France aussi
Fin XIXe par exemple une double grille tarifaire distinguait des pays amis et les autres. Les nomenclatures très détaillées favorisaient un protectionnisme ciblé contre tel ou tel produit, tel ou tel pays. La politique tarifaire était au XIXe siècle aussi un instrument de puissance. L’Angleterre, la France et déjà les Etats-Unis avaient imposé des Traités commerciaux inégaux à des pays émergents dans la mondialisation de l’époque (par exemple au Japon dans les années 1850).
Rien de neuf sous le soleil des années 2020. Les Etats-Unis font des tarifs un instrument de puissance. L’expérience de Trump lui permet d’imposer des traités asymétriques au profit des Etats-Unis. Une ère d’instabilité tarifaire s’ouvre très probablement, les entreprises doivent se préparer à de fréquentes tempêtes tarifaires."